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Romans, Similitude ou Plagiat ? P. de Carolis / Th. Monnier 8.05 © Laicite.fr

Demoiselles de Provence & Plagiaire de Paris

L’historien de Forcalquier (04) Jean-Yves Royer compare les romans de Patrick de Carolis et de Thyde Monnier. Voici son texte que nous avons publié, fin août 2005, avec une correspondance bas-alpine, et, qui est à la base des articles des hebdos Haute-Provence Info et Le Canard Enchaîné (8.05).

Sources & Ressources

« Carolis accusé de plagiat, rien que ça. C. Barry 3.11.11 BibliObs.NouvelObs.com Patrick de Carolis pourrait faire l’objet d’une plainte pour «plagiat caractérisé». La veuve de Pierre Grimal trouve en effet son dernier roman historique, «la Dame du Palatin», publié en mars 2010, fortement inspiré de «l’Amour à Rome» qu’avait écrit l’historien en 1979. […] Au «Canard enchaîné», qui semble compter un spécialiste de son oeuvre romanesque, on avait déjà relevé autrefois «d’étranges similitudes entre son premier roman et un bouquin de feu Mathilde Thyde-Monnier». Cette semaine, rebelote: dans un article assez plaisamment intitulé «Des racines et des aides», le «Canard» observe qu’entre son dernier livre, «La Dame du Palatin», publié chez Plon, et «L’Amour à Rome» écrit en 1979 par l’historien Pierre Grimal, les différences seraient plutôt bien camouflées […] Cité par l’hebdomadaire satirique, l’éditeur de Carolis, Olivier Orban conteste pourtant l’accusation: «Dire que c’est un plagiat est une aberration ! Ce sont des faits historiques mélangés à du roman. Evidemment que l’auteur prend ses sources chez Pierre Grimal, mais il le fait aussi chez les auteurs antiques, Tacite et d’autres…» […] Pris de remords, l’éditeur a néanmoins reconnu dans le «Canard» que son auteur «aurait dû dire à la fin de son livre, quelles étaient ses sources.» En somme, qu’il aurait peut-être été plus prudent de montrer ses racines, pour voler de ses propres ailes.».

Romans, Similitude ou Plagiat ? P. de Carolis / Th. Monnier 8.05 © Laicite.fr
Romans, Similitude ou Plagiat ? P. de Carolis / Th. Monnier 8.05 © Laicite.fr

« Les demoiselles de Provence et le plagiaire de Paris »

À la fin de son roman Les demoiselles de Provence (éd. Plon 2005), Patrick de Carolis remercie Philippe Franchini pour la documentation très précieuse qu’il a mise à ma disposition et Muriel Beyer pour son accompagnement amical et avisé.

Il aurait été bien inspiré d’ajouter d’autres noms à cette liste. Celui de l’auteur du titre de son livre pour commencer, puisque cette expression pour désigner les quatre filles de Raimon Bérenger V n’est pas de lui, mais de Gérard Sivéry[1].

Mais surtout il aurait dû mentionner celui de Thyde Monnier, auteur d’un roman sur le même sujet (La ferme des quatre reines, éd. Plon 1963), à qui, comme nous allons le voir, il a fait – sans jamais le dire – de nombreux emprunts.

La lavande mauve

Forcalquier, 1231. « L’été tend son voile bleu sur le pays de Forcalquier. (…) Un franc soleil y répand sa poudre d’or et lache ses effluves de chaleur sur la plaine de la Laye qui étale en contrebas ses terres à froment tachetées çà et là de carrés de lavande mauve. »

Nous sommes à la première page du livre de Patrick de Carolis, et à ces mots quiconque connaît ce pays rigole déjà. La plaine de la Laye (qui se nomme en réalité « plaine de Mane », mais la Laye y coule) étale certes ses terres à froment, mais celles-ci y alternent avec des prés à vaches, nullement avec des carrés de lavande… D’autant que cette plante ne se cultive que depuis la fin du XIXe siècle : jusque là on se contentait de la ramasser à l’état sauvage (mais pas dans la plaine de Mane, qui ne compte pas précisément parmi ses lieux de prédilection…). Et puis l’adjectif « mauve » désigne la couleur de la plante éponyme, un violet pâle tirant sur le rose. Le violet de la lavande est plus foncé et tend davantage vers le bleu ; ne parle-t-on pas, justement, pour dire la couleur de cette plante, de bleu lavande ?

Cette seule phrase comporte donc trois incongruités : il n’y a pas de lavande dans la plaine en question ; à l’époque mentionnée on ne saurait en trouver nulle part des carrés ; enfin cette fleur n’est pas mauve. Où donc Patrick de Carolis est-il allé chercher tout ça ?

Sur la jaquette du roman de Thyde Monnier (signée Cyril), on voit nos quatre reines galopant devant une plaine que domine un château sur une colline, une ferme à ses pieds, et dans le fond une crête ondulée. L’ensemble évoque à l’évidence la plaine de Mane avec la ferme des Encontres, le château de Saint-Maime et le Luberon, sans trop de réalisme mais avec une allure générale et des positions respectives qui les rendent identifiables. Or cette plaine est ici figurée zébrée de grandes traînées mauves, alternant avec des bandes rousses et d’autres vertes[2], parsemées des points rouges de manifestes coquelicots, au caractère messicole bien connu. Comment ne pas y voir la source des terres à froment tachetées çà et là de carrés de lavande mauve de Patrick de Carolis, puisqu’on sait ces caractéristiques impossibles dans la réalité à laquelle il se réfère ?

Sans doute n’y a-t-il pas là de quoi fesser un faussaire. Mais dans la riche histoire du plagiat, il ne paraît pas si courant qu’on puisse déjà flairer la contrefaçon avant même d’ouvrir l’ouvrage ayant servi de modèle…

C’est cet ouvrage que nous allons maintenant feuilleter, examinant au fur et à mesure l’usage que Patrick de Carolis en a fait.

La ferme des Encontres

Le premier chapitre du roman de Thyde Monnier s’intitule « La ferme des Encontres ». Il se déroule en effet tout entier à cet endroit, où nous voyons jouer les trois premières filles de Raimon Bérenger V, autour du berceau de leur petite sœur. Voilà donc la maison qui donne son titre au roman : La ferme des quatre reines.

Cette belle bâtisse fortifiée – où Thyde Monnier imagine que les filles du comte on été en grande partie élevées – existe réellement, au bas de la plaine de Mane, un peu avant Saint-Maime et Dauphin, dont les châteaux subsistent en partie.

Par contre aucune source historique ne permet de placer en ces lieux quelque péripétie que ce soit concernant le comte de Provence et de Forcalquier ni ses filles. Aucun des châteaux susdits ne lui appartenait[3], et aucun document ne mentionne sa présence (pas plus que celle de sa femme ou de ses filles) un jour dans l’un d’entre eux[4]. Et encore moins dans cette ferme, nous allons voir pourquoi.

Le premier rapprochement jamais effectué entre ces lieux et ces personnages est l’œuvre d’un historien local, D.J.M. Henry, dans ses Recherches sur la géographie ancienne et les antiquités du département des Basses-Alpes (Forcalquier, Gaudibert, 1818). Cet auteur ne saisissait pas le sens du toponyme « La Cour », fréquent dans l’espace rural provençal où il désigne un enclos à moutons, et que portait, au pied de Saint-Maime, la zone située entre les confluents de la Laye avec le Viou et avec le Largue (approximativement les alentours de l’ancienne gare). Il s’imagina donc, malgré le caractère parfaitement incongru de cette supposition, que c’était là que quelque seigneur tenait sa cour (en plein champ, près de la rivière…) et songea à celle de Raimon Bérenger, le plus connu des souverains dont la présence soit attestée pas trop loin. Il en conclut (tant qu’à faire…) que ses quatre filles avaient été élevées au château de Saint-Maime. Ses propos, flatteurs pour l’esprit de clocher et les offices de tourisme, furent par la suite repris par de nombreux auteurs. Un écrivain provençal forcalquiéren, Eugène Plauchud, devait même en tirer un épopée en vers occitans, Lou Diamant de Sant-Maime (Forcalquier, Crest, 1893), centrée sur la cadette du comte.

Cette épopée fut une des sources de Thyde Monnier, ce dont celle-ci ne se cache nullement, citant l’auteur à plusieurs reprises[5]. De la même façon, elle mentionne son utilisation d’historiens locaux, dont Cyprien Bernard[6]. Mais comme nous allons le voir, ce n’est pas à ces sources locales qu’est remonté ici Patrick de Carolis (ce qui de toute façon ne l’aurait pas dispensé d’avoir l’honnêteté de les citer), mais à la seule Thyde Monnier.

L’idée de mettre en scène, dans ce récit de la vie de Raimon Bérenger V et de ses filles, la ferme des Encontres appartient en effet en propre à cette dernière. Une idée d’ailleurs assez cocasse : ce bâtiment est du XVIe siècle [7], et y faire évoluer des personnages du XIIIe constitue un anachronisme du même ordre que celui qui montrerait Louis XIV gravissant les étages de la tour Montparnasse…

Or Patrick de Carolis nous emmène (page 25) au lieu-dit les Encontres, dans une grande ferme fortifiée, où le comte a vécu enfant après son évasion d’Aragon. La comtesse en a fait le centre de ses excursions et y envoie ses filles afin de les initier à la vie et aux activités du peuple des campagnes, « ce que tout enfant de seigneur se doit de connaître ».

Ce n’est donc ni dans l’histoire, ni dans l’archéologie, que Patrick de Carolis a pu prendre cette idée saugrenue, mais uniquement dans Thyde Monnier. Et non seulement il y a là l’origine du cadre de tout son premier chapitre, qui se déroule entièrement aux alentours (entre Forcalquier au nord, Saint-Maime à l’est et Carluc à l’ouest), mais il revient à plusieurs reprises dans son livre sur cette maison, qu’il nomme tantôt la ferme des Encontres (pages 160-161, 345), tantôt le castel des Encontres (pages 66, 178). Et cela, bien entendu, toujours en rapport avec les scènes que Thyde Monnier y avait imaginées.

La gouvernante Flamenque

Après avoir examiné le titre de ce premier chapitre de La ferme des quatre reines, et l’usage que Patrick de Carolis en a fait, nous allons en lire à présent… la première ligne (page 13) :

Alertée par des cris stridents, la gouvernante Flamenque, (…).

À la page 12 du livre de Patrick de Carolis (en fait la deuxième du roman), on peut lire :

La gouvernante Flamenque professe la même opinion, (…).

Or nous ignorons tout de l’existence d’une éventuelle « gouvernante » des filles de Raimon Bérenger, et il est de toute façon exclu qu’elle ait pu s’appeler Flamenque. Ce prénom a été forgé par Thyde Monnier à partir du nom de l’héroïne d’un roman occitan du XIIIe siècle, dont nous n’avons pas le titre mais que ses éditeurs appellent habituellement Le roman de Flamenca[8], ou Flamenca[9] tout court. Mais aucun de ceux-ci ne s’est jamais avisé de le franciser en « Flamenque », et aucun document médiéval n’atteste de l’emploi de ce prénom, pure invention littéraire. C’est donc forcément dans Thyde Monnier, et nulle part ailleurs, que Patrick de Carolis a pris ce personnage, et son nom même.

Personnage qui ne fait pas là sa seule apparition : Thyde Monnier en parlera 16 fois (en 9 pages, entre la 13 et la 118), Patrick de Carolis 45 fois (en 31 pages, entre la 12 et la 178). On voit qu’il en a augmenté l’importance, sans d’ailleurs jamais le caractériser davantage qu’il ne l’est dans son modèle.

Marca la Brune

Le principal personnage inventé du livre de Thyde Monnier (introduit page 15) est une brune très typée, aux cheveux noirs frisés, pieds nus, aux vêtements bariolés. Elle se dit fille du célèbre troubadour Marcabru, reçu jusqu’à la cour d’Espagne mais réputé pour sa langue plus affilée qu’un bec de rapace. Elle se nomme Marca la Brune et prédit que les quatre filles du comte deviendront toutes reines.

Le principal personnage inventé du livre de Patrick de Carolis (introduit page 18) est une brune très typée, aux cheveux noirs frisés, pieds nus, aux vêtements bariolés. Elle se dit fille du célèbre troubadour Marcabru, reçu jusqu’à la cour d’Espagne mais réputé pour sa langue plus affilée qu’un bec de rapace. Elle se nomme Marca la Brune et prédit que les quatre filles du comte deviendront toutes reines.

Mais citons précisément les caractéristiques de cette Marca la Brune chez nos deux auteurs, dans leur ordre propre, et l’on jugera si le résumé que je viens d’en présenter peut être tenu pour fidèle.

Description de Marca la Brune chez Thyde Monnier :

Marca la Brune est dite gitane ou bohémienne.
Une grande femme maigre dans ses jupes dansantes (…)
La gitane, mince comme une tige de saule et dont la face ridée par le soleil se détache sur une mousseuse chevelure d’un noir de suie, redresse fièrement son corps souple (…)
Marca fixe alors sur elle son regard noir de passion (…)
Rigide, dans sa robe à ramages dont les franges couvrent à demi ses maigres pieds nus, redressant son visage noir et pourtant beau, empreint d’une telle assurance que nul n’ose plus l’interroger, (…).

Description de Marca la Brune chez Patrick de Carolis :

Marca la Brune est dite orientale ou sarrasine – on ne sait pas trop.
Jeune d’allure, on lui donnerait aussi bien vingt que trente-cinq ans. Sa peau a la couleur brune d’une noix muscade et son visage finement sculpté est illuminé par l’éclat flamboyant de larges yeux noirs. Un turban oriental aux rayures roses et vertes retient une chevelure de jais et laisse échapper de longues mèches frisées. Sa vêture est peu banale : un châle rouge, posé sur les épaules, couvre des seins lourds qui tressautent à chaque pas. Le long surcot qui tombe jusqu’aux chevilles, découvrant les pieds nus, est taillé dans un tissu strié de bandes jaunes, vertes et noires.
(…)

Ouvrant soudain les paupières, il croise le regard de Marca, qui brille d’une flamme ardente.

Origines de Marca la Brune chez Thyde Monnier :

– Je suis descendante de Marcabru le Grand, ne l’oublie pas ! (…) Il était reçu dans les châteaux de Guyenne et à la cour du roi d’Espagne, pour le mérite de sa langue de poète gascon, plus affilée que bec de milan. (…)[10]

Origines de Marca la Brune chez Patrick de Carolis :

Interrogée, elle lui avait affirmé avoir pour père Marcabru, un ménestrel qui avait fréquenté plusieurs cours princières et vagabondé entre Occitanie et Portugal, entre Espagne et France. Apprécié pour son talent mais redouté et haï pour l’acuité de sa langue, « plus affilée qu’un bec d’aigle » (…)

Description et origines du personnage en bref :

Thyde Monnier :
Marca la Brune
gitane bohémienne.
mince comme une tige de saule
face ridée par le soleil visage noir
mousseuse chevelure d’un noir de suie
regard noir
robe à ramages franges
pieds nus
descendante de Marcabru
cour Espagne
langue plus affilée que bec de milan.

Patrick de Carolis :
Marca la Brune
orientale sarrasine
Jeune d’allure,
Sa peau a la couleur brune d’une noix muscade
chevelure de jais longues mèches frisées larges yeux noirs
rayures roses et vertes châle rouge tissu strié de bandes jaunes, vertes et noires
pieds nus pour père Marcabru cours Espagne
langue, « plus affilée qu’un bec d’aigle »

Prédiction de Marca la Brune chez Thyde Monnier :

Quitte cette humble couronne, Damoiselle, dit-elle, car tu dois porter plus tard du plus précieux métal. Et tu seras la première.
La première de quoi ? demande Marguerite. La première des quatre et la plus glorieuse.

Prédiction de Marca la Brune chez Patrick de Carolis :

Au comte (pages 20-21) :
Tu verras que tes quatre filles te tresseront un cercle de couronnes au milieu desquelles resplendira ta gloire…
À la comtesse (page 222) :
Sur chaque verbe, j’ai vu apparaître le visage d’une de tes filles et sur chacune une couronne d’or…
⦁ Sur chacune des quatre ?
⦁ Je te le dis ! (…)

Bien entendu ce renouvellement de la prophétie, alors que les deux premières filles du comte sont déjà reines, n’a pas d’utilité particulière, si ce n’est d’user jusqu’à la corde l’idée de Thyde Monnier.

Quant à la formulation de la prédiction elle-même, elle diffère dans la forme mais pas sur le fond, qui est bien l’annonce de la future royauté des quatre filles. Faite par un personnage qui, à quelques synonymes près, est chez Patrick de Carolis la copie conforme de celui imaginé par Thyde Monnier. À tel point que la seule question qui se pose ici est de savoir si nous sommes encore dans le domaine du plagiat, ou plutôt dans celui de la citation. Il manque juste les guillemets…

Mais il manque aussi, comme élément d’appréciation du procédé, d’examiner l’importance que donne Patrick de Carolis à ce nouveau personnage pris à Thyde Monnier. Celle-ci nous parle 16 fois de Marca la Brune sur 9 pages (15 à 20, 27, 53 et 267). Patrick de Carolis nous la ressert 29 fois en 19 pages, dont on notera la répartition : 18 à 21, 47, 59, 60, 162, 176 à 178, 209, 222, 223, 239, 315, 316, 431, 432. De plus son chapitre 10 est entièrement sous son égide, puisqu’il s’intitule « Le quaternaire de Marca ». Son rôle s’enrichit bien entendu dans les mêmes proportions, mais sans jamais s’écarter du type humain campé par Thyde Monnier. Au fond, Patrick de Carolis n’a fait que broder – rebroder plutôt – sur les ramages de Marca. Ce qui manque pour le moins d’élégance. Et nous montre que Patrick de Carolis est plus expert en l’art de rentabiliser le produit de ses pillages[11] que dans celui de les dissimuler. Mais il ne semble pas qu’aucun juge ait jamais vu là des circonstances atténuantes…

Gaucher le bastardon

Parmi les personnages qui courent les pages de La ferme des quatre reines sans jamais être passés par la case histoire il y a Gaucher, qui y fait sa première apparition page 16. Thyde Monnier précisera plus tard : Gaucher, « le bâstardon » comme on dit chez nous, celui dont le père n’a pas signé l’acte de naissance (…). (Page 245.) Ignorant que ce père n’est autre que Raimon Bérenger[12], il tombera en grandissant amoureux de sa cadette, dont il s’est fait le plus fidèle esclave (page 116)… Les historiens n’ayant jamais relevé la moindre trace de l’existence d’un bâtard du comte, inutile d’expliquer où Patrick de Carolis est allé chercher le personnage qu’il introduit page 178 : Il s’appelait Gaucher, enfant trouvé dont on chuchotait que c’était un bastardon du comte comme Gontran. Car Patrick de Carolis a dédoublé la figure du bâtard, et c’est le deuxième exemplaire (dont il n’est pas allé chercher le nom trop loin dans l’ordre alphabétique) qui est amoureux de sa sœur, pour qui Gaucher se contente sous sa plume d’être un chien de berger en quelque sorte. On retrouve là un procédé analogue au redoublement de la prophétie de Marca. Patrick de Carolis serait-il un plagiaire paresseux ?

La servante Fantine

Page 20, Thyde Monnier introduit un nouveau personnage, qui jouera lui aussi son rôle quelque temps (7 apparitions entre les pages 20 et 26) : la servante Fantine. Nous ignorons bien sûr l’identité des servantes du comte de Provence dans ces années-là, mais nous savons par contre qu’un tel prénom alors n’existe pas chez nous. Il ne doit d’ailleurs rien à Victor Hugo, mais tout au folklore des régions alpines. Du reste, pour qu’aucun doute ne puisse subsister à ce sujet, Thyde Monnier prend bien soin de nous indiquer qu’elle connaît l’existence de ces « Fantines » là [13].

C’est à la page 14 de son livre que Patrick de Carolis nous parle pour la première fois de la servante Fantine imaginée par Thyde Monnier. Mais pas la dernière : 20 occurrences, aux pages 14, 24, 35, 44, 46, 132, 221, 232, 324, 325, 430. Nous avons là une intensification de l’utilisation du petit personnel, ainsi qu’un étalement de ses prestations, qui nous montrent que la Fantine de Thyde Monnier est devenue un personnage du roman de Patrick de Carolis à part entière.

Le serpent et le dragon

Au dire de Thyde Monnier (page 21), dans le peuple provençal à l’époque on croit au serpent monstrueux vivant dans les bois touffus de Draguignan, au dragon ravageant Sisteron et Cavaillon, à la Tarasque cachée dans les boues du Rhône (…).

Selon Patrick de Carolis (page 48) ces croyances sont partagées par la progéniture comtale, puisqu’il fait chanter à Éléonore :

A Draguignan un serpent mange les enfants,
A Cavaillon c’est un dragon,
A Pâques sort la Tarasque…

Ce ne sont pas les légendes qui manquent en Provence, et n’en citer que ces trois-là, pour qui plus est les donner dans le même ordre que Thyde Monnier, c’est signer son emprunt. Mais cela ne suffit pas à Patrick de Carolis : lui, en plus, il le surligne. En effet, soit par étourderie, soit par jeu, Thyde Monnier a interverti les bestioles. Car comme le savent tous les connaisseurs de la tradition provençale, c’est à Draguignan que vit le dragon, et à Cavaillon le serpent… Ce serpent a d’ailleurs un nom : il s’appelle Lo Colobre et, comme ce nom l’indique, c’est une couleuvre géante qu’heureusement saint Véran parvint un jour à dompter (comme on peut le voir, entre autres, sur un tableau dans le chœur de la cathédrale cavaillonnaise). À Draguignan, c’est saint Hermentaire qui terrassa un dragon, réduit depuis à lever la patte sur les armoiries municipales.

À Paris, De Carolis plagie…

Ah, j’oubliais. La deuxième édition de cette chanson se trouve page 430… Avec une variante au dernier vers, s’il-vous-plaît :

A Draguignan un serpent mange les enfants,
A Cavaillon c’est un dragon,
Dans le lac noir danse la Tarasque…

Le fantôme de Dauphin

Mais j’ai tronqué la suite des croyances locales selon Thyde Monnier : en plus des monstres susdits, on y croit aussi au fantôme armurié hantant ce village de Dauphin. Mais là aucune confusion ni inversion possible : ce fantôme n’a jamais existé ailleurs que sous sa plume. Vous allez peut-être penser que c’est pour cela que Patrick de Carolis l’a prudemment écarté ? Que nenni. Il l’a tout simplement mis ailleurs, l’envoyant hanter les bas-fonds de la page 24, où tout près d’ici, à Dauphin, rôde un fantôme en armure.

Je me suis demandé le pourquoi de cette mise à l’écart, et crois l’avoir trouvé. Reprenez les « rimes » carolissiennes (pas même mirlitonesques) :

Draguignan / serpent / enfants,
Cavaillon / dragon,
Pâques / Tarasque…

Certes, la rime intérieure Draguignan / serpent, comme celle Cavaillon / dragon, étaient déjà dans la phrase de Thyde Monnier (et c’est peut-être bien là la vraie raison de son inversion). Mais ajouter enfants à la première, et fabriquer la très approximative Pâques / Tarasque ayant sans doute épuisé son imagination, Patrick de Carolis n’a rien pu trouver pour fantôme ni Dauphin, pas plus que pour armurié ou armure… Mais alors, me direz-vous, pourquoi ne pas avoir simplement laissé choir cette inrimable apparition ? Les idées de Patrick de Carolis pour tenter de faire un roman d’un récit historique – dont on ne peut guère changer la trame – seraient-elles si pauvres, qu’il ne puisse se permettre de délaisser la plus mince anecdote inventée par quelqu’un autour de ce sujet ? Quiconque parviendrait à lire son livre jusqu’au bout aurait peut-être la réponse à la question, mais à ce jour je n’ai encore rencontré personne qui se soit mis dans cette situation…

Les narcisses de l’été

Page 22, Thyde Monnier nous décrit une scène étonnante :

Je vais faire une couronne de narcisses pour mademoiselle Marguerite, reprend Catelan. J’en ai vu en fleur sur la rive de la Laye.
Jordane soupire en le regardant s’éloigner. Son pourpoint met une tache claire dans le fourré, au bord du grand champ de blé mûr (…).

Ainsi donc voilà un personnage cueillant, à la veille des moissons, rien moins que des narcisses ! Fleurs dont le caractère estival est bien connu, surtout en Provence où nous les nommons flors de mai…

Le motif d’une telle bourde de la part de Thyde Monnier n’est pas ici de notre propos. On se demandera simplement si, en plagiant ce passage, Patrick de Carolis s’apercevra de l’erreur et la rectifiera, ou s’il fera à son tour éclore en plein été les entêtantes fleurs printanières ? À votre avis ?

Arrivé lui à sa page 25, Patrick de Carolis prend soin de nous rappeler la saison où se déroule la scène décrite. Dans le lit de la Laye les maigres eaux d’été murmurent sur leur lit de cailloux. Ce rappel s’imposait, puisqu’il s’agit de nous apprendre, quelques lignes plus bas, que non loin de ce restant de rivière, Marguerite cueille des narcisses…

Ajoutons juste qu’un peu plus bas, revenant sur cette cueillette pour une énumération plus large, Thyde Monnier précise qu’il s’agit du narcisse des poètes, et le fait suivre immédiatement de tulipe sauvage. L’énumération est elle aussi plus longue chez Patrick de Carolis, et des narcisses y sont suivis immédiatement par des tulipes sauvages… Ce qui est botaniquement impossible, ces deux plantes ne poussant pas du tout dans les mêmes endroits… Mais le plagiat, lui, peut fleurir n’importe où…


J’arrête là cette comparaison entre le livre de Thyde Monnier et celui de Patrick de Carolis. Là, c’est-à-dire à la fin du premier chapitre de La ferme des quatre reines, page 27. Comme il commence à la page 13 (l’ouvrage va jusqu’à la 317), ce sont donc en seulement en 15 pages que j’ai relevé les emprunts ci-dessus. Lesquels par contre m’ont mené jusqu’à la fin du livre de Patrick de Carolis. Fautil pour autant en conclure que ce dernier n’a puisé que là pour irriguer l’ensemble de son livre ? Sans doute pas. En feuilletant le reste, je suis tombé sur un passage où Thyde Monnier nous décrit (pages 117 à 119) les premières règles de Marguerite, l’aînée des quatre sœurs. Chez Patrick de Carolis, cette scène se trouve aux pages 75 à 77. Ça change tout…

Je noterai pour finir que, si l’on veut apprécier l’étendue exacte du plagiat, il convient de ne pas oublier que, pour l’essentiel, le livre de Patrick de Carolis est constitué par une compilation de faits historiques avérés. Et c’est donc finalement une part notable de l’aspect proprement romanesque de son ouvrage qui est pris à Thyde Monnier.


Au fait, ce que Patrick de Carolis a pris à autrui sans le dire, qu’en a-t-il fait ? En d’autres termes : les qualités du romancier autorisent-elles quelque indulgence envers les malhonnêtetés du plagiaire ?

En vérité, le bouquin du Carolis est grotesque quand il n’est pas simplement rasant (à côté, la lecture de l’annuaire du téléphone est tout simplement palpitante).

Sa seule trouvaille véritable est d’imaginer que chaque fois qu’il mariait une de ses filles, Raimon Bérenger leur offrait un bijou en forme de cigale. Et quels bijoux ! La cigale de Marguerite peut ouvrir les ailes, et sent alors le pin et la lavande !… (page 87). Et chaque fois qu’une de nos pauvres reines se trouvera dans des circonstances délicates, style nuit de noces (page 112) ou changement de château (page 173), elle se tripotera la cigale en pensant à papa et au pays ! Et que feront-elles lorsque les circonstances les réuniront ? Eh bien elles se montreront leur cigale, en glosant sur leurs vertus respectives (page 335)…

Et je ne parle pas des vraies cigales, qui elles chantent en plein hiver (page 47) ni, lorsque Marguerite épouse son Louis, de ce qu’ils font à la sortie de la cathédrale : ils se partagent « le pin et le vin » !… (page 90). Sans doute le côté cigale de la Guite… D’ailleurs Patrick de Carolis dit parfois expressément « les cigales » en parlant des quatre sœurs ! On peut du reste se demander si ces dernières auraient réellement goûté le compliment…

Quant à son style, il est inimitable, et ne sera sans doute heureusement pas imité de si tôt. Chez lui les chevauchées en forêt sont folles, les landes désertiques, les vallées sombres, la lueur du crépuscule incertaine et l’imaginaire s’envole. Vous ne me croyez pas ? Je cite :

(…) elle se lance dans de folles chevauchées en forêt, à travers des landes désertiques ou dans de sombres vallées, et quand elle est seule, de préférence entre chien et loup, dans la lueur incertaine du crépuscule qui permet l’envol de l’imaginaire. (Page 227).

Visiblement, Patrick de Carolis s’est toujours couché longtemps avant le crépuscule…

Le petit peuple provençal, quant à lui, parle comme chez Pagnol :

– Sa fille va tout de même la voir, j’espère.
– Ça oui, tous les jours. La pôvre…
– Pourquoi, la pôvre ?
– Il n’est pas drôle, le Franchimand. Etc. (page 209).

(La pôvre en question, c’est la comtesse Béatrice…)

Heureusement le roi d’Angleterre relève le niveau, et lorsqu’Éléonore feint un malaise, ça nous vaut ça :

Ooooh, my God… ma douce amie… ooooh, my God… oooh, my God… (page 151, nombre exact de « o » garanti).

En tout cas le niveau relevé n’est pas celui de la connaissance historique. Car comme me le rappelle opportunément Philippe Martel, en ces lieux et temps on ne parle pas l’anglais (pas plus que le peuple occitan ne sait alors le français), mais l’anglo-normand. Qui est un dialecte d’oïl. Autrement dit du français… Ce qui rend d’autant plus ridicule le riche étalage d’anglophonie de Patrick de Carolis… Lequel, en voulant faire couleur locale, et d’époque, s’est comme avec sa « pôvre » pagnolesque trompé de boîte de peinture autant que de calendrier.

Bref, Patrick de Carolis n’a aucune excuse.


Sur la quatrième page de couverture de son livre, une phrase se détache, imprimée en rouge et en gros caractères. Elle parle de la Provence : une Provence que Patrick de Carolis, né à Arles, connaît bien et dans laquelle il aime à retrouver ses racines. Visiblement, il n’a pas creusé assez profond. Et nous démontre qu’avec des ailes de cigale, on peut certes voler, mais pas bien haut…

Jean-Yves Royer, août 2005

Notes

1 – Auteur de Marguerite de Provence, Une reine au temps des Cathédrales, Paris, Fayard, 1987. On peut y lire page 179, à propos de Louis IX : Au lieu de se laisser mener par les « demoiselles » de Provence, c’est lui qui les utilise au mieux des intérêts du royaume.

2 – La perspective nous montre des bandes ; au sol ce sont donc des rectangles ou des carrés. Du reste la définition potagère du carré concerne en priorité le fait qu’il s’agit d’une partie de jardin où l’on cultive une même espèce de plantes, comme un carré de choux, pour reprendre l’exemple du Larousse.

3Les châteaux de Saint-Maime et de Dauphin avaient été donnés en 1168 aux Hospitaliers par le comte Bertran II de Forcalquier. Les seigneurs locaux avaient pu ensuite remettre plus ou moins la main sur Saint-Maime (Bertran et Laugier de Saint-Maime y sont coseigneurs en 1217), avant que la communauté elle-même n’en dispose, pour laisser finalement – comme à Dauphin – la place à la maison d’Agoult au XIVe siècle.

4La principale source historique à ce sujet demeure l’ouvrage de Fernand Benoit, Recueil des actes des comtes de Provence appartenant à la maison de Barcelone, 2 vol., Monaco-Paris, 1925. Nous y voyons Raimon Bérenger (qui, comme tous les souverains de son temps, se déplaçait sans cesse pour régner) venir quatre fois à Forcalquier : en 1217-1218 (pour le plus long séjour – presque un an – qu’il y fit jamais ; il avait alors douze ans), en 1235, en 1236 (quelques jours seulement autour du 25 juin), en 1244 (trois mois au plus). Il vint également une fois à Mane, où sa présence est attestée au prieuré de Salagon le 5 juin 1225. Un séjour à Forcalquier peut être imaginé autour de cette date, de même qu’un bref passage peut être conjecturé, au vu d’un itinéraire logique, en 1222 entre le 2 février (où il est à Noves) et le 8 mars (où il est à Digne). Mais on ne peut guère aller au-delà de cette demi-douzaine de séjours, certains ou seulement possibles, lors desquels ni sa femme ni aucune de ses filles ne l’accompagnaient (alors qu’on sait par exemple que son épouse était avec lui à Sisteron en mars 1232, ou en avril 1234.

5Dès la page 14, et encore p. 245 (Dans « Lou Diamant de Sant-Maime », Plauchud nous rappelle etc. Le poème est beau qui décrit la scène etc.)

6Page 312. Auteur d’un Essai historique sur la ville de Forcalquier, Forcalquier, 1905.

7Cf. Raymond Collier, La Haute-Provence monumentale et artistique, Digne, 1986, p. 317.

8 – Paul Meyer, Le roman de Flamenca, Paris, Béziers, 1865.

9 – René Nelli, Les troubadours, Jaufre, Flamenca, Barlaam et Josaphat, Bruges, Desclée de Brouwer, 1960.

10 – En nous parlant de Marcabru, Thyde Monnier nous indique où elle a pris l’idée de son personnage. Le célèbre troubadour gascon dit en effet, dans une de ses chansons les plus célèbres : Marcabrus, filhs Marcabruna, / fon engendrats en tal luna / qu’el sap d’amor com desgruna, / escoutatz : / que anc non amet neguna / ni d’autra non fon amats. Mais c’est là juste un point de départ, car il y loin de la mention de cette maternelle Marcabruna au personnage de Marca la Brune de La ferme des quatre reines. Enfin les érudits auront noté que, vivant dans la première moitié du siècle XIIe siècle, Marcabru pouvait difficilement avoir une fille adulte un siècle plus tard…

11 – J’emploie le mot en référence à mon Larousse, qui définit ainsi ce qu’est « plagier » : piller les œuvres d’autrui.

12 – Raymond Bérenger n’avait pas avoué à Jean Gaucher qu’il était son père. (Page 249).

13 – Page 193 : même en cette époque naïve, il ne croyait pas aux Fantines et aux Dracs (…).

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