Rassemblement, Vitrolles (13) mairie alors d'extrême-droite, années 90 © PhI

Le Nouvel Ordre Moral

Contribution à la conférence-débat du 21.9.96 au Théâtre Toursky à Marseille, intervention de Philippe Lamotte, SDM-LP [Ph. Lamotte est décédé le 17.7.22 ; archives Laicite.fr Midi].

En 1981, la refonte du code pénal français commence. Au Sénat, un groupe de pression, dirigé par le sénateur Jolibois et soutenu par quelques dirigeants des Associations Familiales Catholiques (AFC), s’active. Il se constitue d’un réseau de 52 media et associations regroupés dans le Comité de Coordination et d’Action contre la Perversion des Moeurs et les Incitations à la Débauche (CCAPMID). Cette organisation a pour porte-parole Brigitte Chapouthier, également animatrice de Droit et Vérité qui est le comité de soutien à Paul Touvier. Militia Sanctæ Mariæ (MSM) : la Milice de Sainte-Marie, société secrète proche de l’Opus Dei, organisation intégriste de l’église espagnole et très active au Vatican depuis que Jean-Paul II est entré en fonction fait également partie du CCAPMID. Le service d’ordre de MSM est dirigé par l’ancien SS Jean-Pierre Lefebvre et compte Paul Touvier parmi ses membres. Les articles 283 et 284 réprimant les outrages aux bonnes moeurs vont disparaître du nouveau code et le réseau intégriste exige une contrepartie.

En 1982, Jean-Paul II sonne la charge pour la nouvelle croisade morale avec son encyclique sur la seconde évangélisation et la reconquête des âmes à travers la société civile.

En 1989, la chute du Mur de Berlin et donc la mise en veilleuse du combat anticommuniste libère une frange intégriste militante qui va se rabattre sur la famille, le retour à la morale et le populisme. Complot médiatique, société invertie et combat contre l’homosexualité, responsable de la décadence de la société, sont ses chevaux de bataille.

Le 1er mars 1994, le nouveau code pénal entre en application. Les membres du Projet Ornicar, réunis au Parlement Européen, constituent le Réseau Voltaire, association fédérative qui se fixe pour but de défendre la liberté d’expression et d’information, reconnue notamment par l’article 10 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales de 1950. Parmi ses fondateurs, des militants des droits de l’homme, des responsables politiques, des écrivains, des éditeurs, des journalistes, des associations de téléspectateurs (dont Les Pieds dans le PAF) et de lutte contre le sida. Depuis sa création, le Réseau Voltaire observe les atteintes à la liberté d’expression, alerte l’opinion publique et mobilise les élus pour faire barrage à l’intégrisme. Il publie des Notes d’Information régulières.

Ainsi, entre autres aberrations, le nouveau code rétablit la censure des moeurs dans tous les médias sous couvert de protection des mineurs. Il viole aussi la laïcité, principe fondamental de la République.

Les partisans du nouvel ordre moral catholique sont notamment regroupés dans Familles de France, la Confédération Nationale des AFC (CNAFC), Familles Rurales et le Comité d’Initiative pour le respect de la Dignité humaine (CID).

Familles de France fédèrent 569 associations et son président, l’économiste Jacques Bichot, se targue de représenter 160 000 familles. Membre du Conseil Economique et Social, Bichot accorde des interviews à l’Action Française, fréquente les associations les plus ultras et les membres actifs du CID bien que Familles de France n’y adhère pas officiellement mais fasse cependant partie du CCAPMID. En mars 94, Bichot participe à Versailles au congrès de l’Action Familiale et Scolaire, mouvement antisémite et antimaçonnique, où il se retrouve aux côtés de Michel Auray, alias Alain Toulza, du CID, dont le titre de la conférence est « Sida : l’alibi pervertisseur, du détournement public des mineurs à l’implosion familiale ». Familles de France, financée par la Caisse Nationale des Allocations Familiales, avait d’ailleurs comme premier président un ancien secrétaire d’Etat chargé de la famille du gouvernement de Vichy.

La CNAFC fédèrent 351 associations et regroupe 45 000 familles. Elle est placée sous l’autorité de Monseigneur Trujillo, président de la Commission Pontificale pour la Pastorale de la Famille. Son ex-vice-présidente, Françoise Seillier, 6e sur la liste de Philippe de Villiers aux élections européennes de 1994 et nouvelle élue au Parlement de Strasbourg, est l’épouse de Bernard Seillier, sénateur « villiériste » de l’Aveyron, proche de l’Opus Dei qui aurait fait une « entrée aussi massive que secrète dans la vie politique française aux élections de mars 1993 », selon le Réseau Voltaire. A peine élue, Françoise Seillier a démissionné de la vice-présidence de la CNAFC et s’est envolée vers Rome avec Christine Boutin du CID.

Familles Rurales regroupent 2623 associations. Cependant, les adhérents de ces associations, dont le nombre semble d’ailleurs exagéré par leurs dirigeants, n’ont en général pas conscience de l’action politique de ces mêmes dirigeants. Ils utilisent les services, les braderies, les garderies d’enfants, le soutien scolaire ou les cours de tennis mis à leur disposition, sans penser plus loin. De toute évidence, ces associations ont un problème de légitimité. Familles de France est un ventre mou de particuliers tandis que les AFC sont plus militantes. Mais les associations familiales ont déjà une plate-forme d’action à travers leur siège de représentation au conseil communal d’action sociale de chaque commune.

Beaucoup plus radical et dans l’ombre du sida, le CID va de certains Barristes et de Villiers à Le Pen et Mme Touvier. Il fait pression auprès des parlementaires et des dizaines de députés et de sénateurs se font régulièrement les relais des défenseurs d’une supposée morale chrétienne menacée. La bible dans une main et maintenant le code pénal dans l’autre, le CID donne la chasse aux publications licencieuses et au Minitel rose. Pétitions, articles, tracts affichettes, mailings, campagnes en direction des jeunes… tout est bon pour combattre le désordre moral qui régnerait en France. Le CID a été créé au début de 1994 et a choisi de lancer une vaste campagne souterraine d’information à l’occasion de la soirée télévisée Sidaction du 7 avril 1994, durant laquelle la France entière aurait été « soumise à un véritable lavage de cerveau destiné à provoquer un bouleversement du comportement sexuel de sa population » selon l’appel « Alerte rouge » lancé par Michel Auray qui cumule les fonctions de secrétaire général du CCAPMID, du CID et de l’Oeuvre Chrétienne de la Cité Vivante (OCCV), cette dernière présidée par François-Marie Algoud, vieux militant de la droite catholique intégriste, qui entend combattre « les pornocrates, pornophones et pornotrafiquants ». Le CID fédère, autour de l’OCCV, toute une nébuleuse d’associations des plus intégristes aux noms évocateurs, telles que Famille Chrétienne, Renaissance Catholique, Union pour le Respect et l’Aide à la Maternité, Provie, Action Familiale et Scolaire, la Fédération de la Médaille de la Famille Française, SOS-Familles, France-Valeurs, Chrétiens pour un Monde Nouveau, l’Institut Culturel et Technique d’Utilité Sociale (ICTUS), le Mouvement des Jeunes Catholiques…

L’inspiratrice et l’autorité morale du CID est Christine Boutin, député UDF des Yvelines, barriste mais cofondatrice avec de Villiers de Combat pour les Valeurs, madone anti-IVG et anti-Minitel rose, et présidente d’honneur du Cercle de la Cité Vivante.

L’étendard des associations qui soutiennent le CID est une charte « pour une saine campagne de prévention du sida » qui préconise l’obligation du dépistage prénuptial, condamne le « vagabondage sexuel et les comportements contre nature » et « l’utilisation des médias en faveur des lobbies incitateurs à la débauche ». Selon Michel Auray, la charte aurait recueilli, au 15 mai 1994, 9000 signatures et le soutien de 73 associations familiales, catholiques ou œcuméniques. Elle aurait été envoyée à Edouard Balladur et aux ministres concernés, au moment du débat sur le sida à l’Assemblée Nationale, ainsi qu’aux évêques de France. Le but avoué de la manoeuvre est de faire pression sur l’Académie de Médecine et le Conseil de l’Ordre pour que « la vérité scientifique sur les risques de transmission du virus soit faite publiquement ».

En clair, le CID dénonce « l’imposture des obsédés du préservatif quant à la fiabilité supposée de ce moyen de prévention », comme l’explique Michel Auray dans une lettre adressée aux 84 médecins qui ont signé la charte pour les inviter à continuer le combat. Très actif défenseur de la thèse anti-préservatif, le professeur Henri Lestradet s’avance, auréolé du prestige de son appartenance à l’Académie de Médecine, pour mener sa croisade dans la presse catholique de droite. Utilisé comme caution scientifique par les ligues de vertu, on retrouve son nom et ses arguments, qui sont d’ailleurs ignorés par les spécialistes du sida, dans les tracts, appels et articles du CID qu’il soutiendrait. Les thèses de Lestradet rejoignent celles de la branche française de la Secte Moon qui condamne également « la politique suicidaire du préservatif ». On retrouve d’ailleurs le nom et les arguments de Lestradet dans un tract de SOS-Familles de l’ex-député européen Pierre Ceyrac, sympathisant de Moon.

L’association Avenir de la Culture, dans un appel lancé un mois avant la soirée du 7 avril 1994, entend elle aussi s’opposer « à l’abandon des règles de la morale chrétienne au nom du libertinage sexuel ». Réclamant 350 francs à chaque signataire d’une pétition destinée au professeur Luc Montagnier, son président, Luc Berrou, revendique plus de 10 000 signatures. Avenir de la Culture, spécialiste des mailings de masse, inonde les chaînes de télévision de lettres de ses membres dénonçant tout programme jugé dégradant ou antichrétien et sert en fait à la collecte de fonds pour Tradition Famille Propriété (TFP), une secte catholique intégriste brésilienne présente dans une quinzaine de pays. En France, elle fait fructifier un fichier de quelque 250 000 donateurs qui ne savent sans doute pas que leur adresse est revendue plusieurs fois par Avenir de la Culture à des loueurs de fichiers pour le compte de TFP.

Au fil des ans, les coalitions de pudibonds activistes accumulent des forces, notamment financières, et tissent une véritable toile d’araignée de la France intégriste et réactionnaire. Elles ont leurs radios, leurs maisons d’éditions et d’audiovisuel, leurs serveurs minitel. Par exemple, la messagerie « Femmes et Enfants » du mouvement antiavortement de Jérôme Lejeune est hébergée par le réseau minitel de la Communauté Charismatique de l’Emmanuel, et le créateur belge des Center Parks a vendu son entreprise et a tout réinvesti dans Média Participations, une maison d’éditions intégriste. La secte Moon est également présente avec l’ex-député Michel de Rostoland.

L’extrême-droite historique française, née il y a deux cents ans, est toujours là. C’est une idéologie très insidieuse, héritée de la contre-révolution, anti-droits de l’homme et catholique. Ses militants sont convaincus et agissent toujours dans un esprit de croisade, comme en témoigne la campagne contre l’avortement. Ils ont toujours été là, mais, aujourd’hui, la conjoncture leur est plus favorable. Ils ont la conviction que le temps joue pour eux : ils ne montent pas au créneau, ils ne sont pas pressés. Leur combat est permanent, et c’est ce qui les différencie du Front National de Le Pen, qui n’a pas d’histoire et doit provoquer en permanence pour maintenir l’attention.

En démocratie, il faut des contre-pouvoirs. Or, aujourd’hui, ceux-ci n’existent plus. La droite au pouvoir est en train de faire le lit de l’extrême-droite en se dotant d’un arsenal de lois répressives : vidéo-surveillance des citoyens, censure des médias, loi Toubon contre les squats, loi Pasqua contre les étrangers… dont les effets se feront pleinement sentir après la présidentielle de 1995. Pour le moment, l’ordre moral ronge son frein et fourbit ses armes. Difficile, d’ailleurs, de faire campagne sur « Halte à la famille ! » ou « Oui à la pornographie ! ».

« Qui est contre la dignité humaine ? Qui est contre la protection de la jeunesse ? Personne ! L’article (227-24) est inclus dans la protection des mineurs. Les associations familiales agréées par l’Etat sont donc habilitées à se porter partie civile sur tout le territoire, où elles le désirent et, par exemple, auprès d’un procureur « ami » dont elles connaissent les sensibilités. Ce qu’elles ont fait. Leur but est, de toute évidence, d’accumuler les jurisprudences. » déclare Thierry Meyssan, l’animateur du Réseau Voltaire. La nouvelle stratégie à leur opposer est difficile à formuler. De plus, leurs valeurs sont très transversales, politiquement très diffuses. Ce n’est pas un parti politique, bien que ces courants se soient maintenant fédérés derrière de Villiers dont le livre blanc, Le Choix de la Vie, soit un condensé des rapports des associations familiales.

Il y a là un combat à mener contre une tentative de rétablissement de l’ordre moral pire que sous l’Empire, avec l’hypocrisie en plus. Un combat à mener pour sauvegarder cette liberté fondamentale de s’exprimer que garantit la constitution. Un combat qui redonne à la politique cette noblesse que les babillages de nos politiciens ont peu à peu estompée, dans l’esprit des citoyens.

Rassemblement, Vitrolles (13) mairie alors d'extrême-droite, années 90 © PhI
Rassemblement, Vitrolles (13) mairie alors d’extrême-droite, années 90 © PhI

Intervention de Philippe Lamotte, Laïq – Section Marseille de La Libre Pensée (laïque et indépendante), contribution à la conférence-débat du 21.9.96 au Théâtre Toursky à Marseille

  • Archives https://laicite.fr Midi [sources : essentiellement les ex-bulletins papier hebdomadaires de l’ancien Réseau Voltaire, autrefois laïque, et qui n’avait pas le caractère sulfureux de celui des années 2000]

Philippe Lamotte est également l’auteur du texte « Un ascenseur pour la Censure » (projet de nouvelle publication).